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Ecran de fumée

Le 5 janvier 1999, j'arrête de fumer.  J'associe la décision au lancement de l'Euro (parce que ça n'a rien à voir !!).
Fin'98, à la suite de plusieurs bronchites inattendues et longues à guérir, mon médecin traitant me suggère de consulter un pneumologue. 
Résultat de la visite : les bronches sont "fatiguées", la fumée et la nicotine entretiennent cet état de fatigue.  Rien d'alarmant, dit-il, mais je vous conseille… Bon, je raconte…Aidé par des "patchs" et un antidépresseur, un petit coup de raison "raisonnante" est censé compléter la cure. Donc, j'arrête le 5 et dès le 7, les bronches se sont asséchées littéralement!!  La médecine a finalement (après bien des années de tergiversation de ma part) raison de mes doutes : la fumée et la nicotine ont bel et bien un effet immédiat sur le comportement des bronches.Je fais sursauter le pneumologue : "Vous savez, Docteur, je n'ai pas décidé d'arrêter de fumer…", mais les relations de cause à effet inclinent raisonnablement à le faire, un peu comme spectateur, observateur  des événements qui en découlent.

Voici ce que j'ai pu noter :

-         l'effet immédiat : une envie de dormir, à tout bout de champs, n'importe où, n'importe quand.  Etre au calme et fermer les yeux…pour récupérer, mais quoi exactement?, par refus de la réalité?, pour oublier, effacer, gommer?, laisser passer l'appel du manque par une sorte de "qui dort dîne"?…Le corps n'a plus envie de lutter…, préfère ne pas savoir.  Il faut laisser le temps au temps.

-         L'effet secondaire : un état de calme intérieur et l'humour qui réapparaît comme partenaire nécessaire, à part entière de chaque heure de la journée.

-         Autre sensation : le cerveau éclaté, incapable de synthèse, de raisonnement.  Des idées, oui, mais fugaces, anarchiques.  Cela nécessite une reprise en mains énergique et volontaire pour construire une certaine cohérence et le calme est absolument nécessaire pour y parvenir.

-         Durant la semaine, Flo se réveillera la nuit, angoissée.  "Je me réveille, parce que n'entendant plus rien, je me demande si tu vis toujours…" Pour elle, ce calme soudain doit être un soulagement sans doute.-         Moi qui ne me souviens pas de mes rêves, voici qu'apparaissent, au cours des quinze premiers jours, les cauchemars.

-         Visions où je me vois forcé, contraint, avec une violence excessive, passage « à tabac » (tiens, tiens ? ?) et menace de mort, par tout un groupe extrêmement hostile…de fumer.Je me réveille en hurlant juste avant de passer à l’acte.Une autre fois, c’est l’odeur, le parfum, la « réalité » d’une bouffée de fumée, enivrante, joyeuse et excitante qui me réveille en pleine nuit.  Pourtant je n’ai jamais fumé au lit et personne ne fume dans mon entourage familial habituel. Je me réveille interloqué. C’est l’occasion, en plein jour, d’admirer la puissance du cerveau sur les actions humaines. (On pourrait dire d’une efficacité « effrayante » ou magique ou bénéfique selon les dispositions du moment.  Et c’est alors que l’on s’interroge : lequel des deux est le véritable maître, étant entendu que c’est « la pensée qui crée l’homme » ? Le libre arbitre lui, n’est que diurne et il remet la maison « en ordre », mais le désire-t-on vraiment ?Quarante ans d’habitude ont fait de la cigarette une drogue, un calmant. (Je passe sur toutes les explications psychologiques « animus/anima » archiconnues …).Cette drogue crée un besoin, répétitif, insipide… Si l’on s’arrête, on s’aperçoit (et cela s’avère dans toute situation quelle qu’elle soit) que le manque crée ou recrée le désir, appelle ou avive le plaisir…(que l’on aurait si…).  C’est le phénomène de la tentation, de la transgression d’une décision. C’est un test sur la capacité de « volition », d’un choix raisonné…On dirait une compétition « à la vie, à la mort » entre l’inconscient qui tente par tous les moyens d’imposer sa puissance et le conscient qui a arrêté une position après mûre réflexion. Et puis aussi et surtout ce phénomène curieux, dérangeant, pendant les deux, trois premiers jours : ce corps « astral », mon « double », une sensation physique en plein jour, d’être revêtu d’une épaisseur translucide qui colle à la peau et qu’il me faut « traverser » physiquement pour arriver à toucher la peau.Cela se passe (chez moi) au niveau du bras et de la main gauche uniquement.  Gauche, sans doute parce que c’est la main qui va « aveuglément » vers le paquet de cigarettes (compulsion répétitive). (Le pneumologue confirme l’image, le ressenti).  Cette carapace disparaîtra en trois jours et la main gauche oublie le chemin de la poche définitivement. Je m’interroge sur cette « aura », en pensant au « Je est un autre » de  Rimbaud : un double de soi qui agirait à l’insu de l’autre, qui formerait comme un « matelas » protecteur contre les mesquineries de la vie quotidienne, un « terrier mental » (expression que je viens de lire dans une étude sur G. Simenon), un substitut qui agit « par procuration »..  Je pense à une autre réflexion forte de Jean Vautrin : « …Si je ne vis pas ma vie, qui la vivra à ma place ?… » D’autres cauchemars vont suivre, en série les 8/9 et 10 mars :une course épuisante dans différentes ailes et étages d’un bâtiment, comme dans un labyrinthe, un palais des glaces menaçant et étouffant ;un rêve du style « Orange Mécanique » (suite à l’annonce du décès de Stanley Kubric le 9/3) ;un corps à deux têtes (Janus de foire)…(qui dit oui, qui dit non…et puis qui vous attend… selon Jacques Brel)… (A suivre… ?) (Nous sommes  le 10 avril ’99)…. Aujourd’hui, 27 janvier 2003, toutes ces sensations et impressions violentes ont disparu. Le sommeil, de plus en plus prisé, générateur de bien-être, est réparateur…Les mots « cigarette », ou le générique « tabac », ont été rayés de mes pensées comme de mes envies.A plusieurs reprises, lorsqu’un quidam m’a demandé du feu, j’ai répondu péremptoirement  : je ne fume PAS…et cela m’a surpris…et j’en ai souri…

Georges qui ne fume toujours pas en 2010