Tervuren Info

  • Augmenter la taille
  • Taille par défaut
  • Diminuer la taille

Vierwinden

Vierwinden

Hiver 42-43, il fait glacial, 7 heures du matin. L’endroit est désert : une seule maison dans la brume, pas de lumière, il fait tout noir !

Sous une sorte de gros champignon en béton, quelques silhouettes grelottent en silence… quand soudain deux « tractions » (1) noires s’immobilisent, tous feux éteints.

Quelques instants plus tard, venant de nulle part à travers la campagne (2), une masse surgit du néant : c’est le vicinal, le « boerentram » qui s’arrête ici aux Quatre Vents à Vossem ! (3)

A ce moment précis, chapeau mou et manteau de cuir noir, les hommes de la GESTAPO sortent des autos, bloquent les portes du tram et font irruption à l’intérieur pour contrôler les passagers. Heureusement, mon « ausweiss » est en règle, mais pour un autre homme l’ordre est brutal : « der Mann musz mitgehen ! » et il est empoigné sans ménagement : terroriste ou réfractaire au travail obligatoire ?

Sous le champignon, personne n’a osé bouger et les faibles lueurs venant du tram permettent maintenant d’identifier quelques étudiants de l’Université de Louvain et aussi quelques « smokkelaars » chargés de viande, de farine ou de beurre (4).

Entre la Place Dailly et la Gare de Louvain, cet arrêt des Vierwinden était important. Non seulement les trams pouvaient s’y croiser, mais une navette consistant en une petite motrice, assurait la liaison avec les « Tramways Bruxellois », au terminus actuel du 44 et aussi avec celui du train électrique (le train « bleu ») qui venait du Quartier Léopold qui avait également son terminus à cet endroit (Maintenant le « Spoorloos station»).

On voit donc toute l’importance que ce nœud de communication (Aujourd’hui on dirait un « hub ») situé à mi-chemin entre Bruxelles et Louvain pouvait avoir à l’époque...

L’Université de Bruxelles avait fermé ses portes fin 1941 pour ne pas se soumettre au contrôle d’un curateur allemand et beaucoup d’étudiants avaient alors poursuivi leurs études à Louvain où les cours étaient encore donnés en français.

Ma future femme avait, comme moi, choisi cette formule sans savoir combien ce trajet en tram serait long et plein d’embûches.

Nous montions à la Place Meiser où les trams étaient déjà bondés et à cette heure matinale il arrivait d’être arrêté par la « Feldgendarmerie » qui se méfiait de ma valise qui était alors soigneusement fouillée tandis que je devais me tenir face à un mur, les mains en l’air. Heureusement mes leçons d’allemand me permettaient de m’expliquer (il est toujours utile de comprendre la langue de « l’autre » !) et je ne devais pas justifier la provenance du petit bâton de chocolat qui accompagnait mes autres provisions pour la semaine.

Mais, le tram attendu était parfois fort en retard et la motrice électrique était de temps à autre remplacée par une antique locomotive à vapeur fumante et grinçante.

Parfois aussi, il fallait faire du « stop » (déjà !) : des SS nous ont une fois aidés, ma fiancée et moi, à monter dans la benne ouverte d’un camion qui les transportait à Louvain !!!

Si le tram circulait, le parcours n’était pas toujours sans incidents…. Les coupures de courant causées par la surcharge du convoi nous immobilisaient parfois en rase campagne. En plein hiver, là où la voie était en tranchée, la neige bloquait le tram et il n’était pas toujours possible d’ouvrir le passage même après plusieurs essais du conducteur qui reculait, puis lançait son tram « volle petrol » dans l’épaisse couche de neige !

Le kot où je logeais à Louvain fut démoli lors du bombardement par les Alliés en mai 1944, quelques jours avant le débarquement du 6 juin, et cette fois ce fut à vélo que je suis passé aux Quatre vents pour rechercher mes cours dans les décombres… J’avais heureusement été averti et je n’étais pas à Louvain ce jour-là !

Les examens eurent lieu après la libération de septembre 1944 et c’est lors d’un passage aux Quatre Vents que le tram fut violemment secoué par l’éclatement d’une V1 tombant au Bois de Moorsel.

J’habite Tervuren depuis bien longtemps et, aujourd’hui le « champignon » des Vierwinden est toujours là, mais il n’y a plus de tram…seuls restent les souvenirs !!

(1) traction :

c’était le nom qui désignait la Citroën traction avant, véhicule très prisé par les hommes de la GESTAPO (Geheime StaatsPolizei).

(2) Les tramways vicinaux étaient à l’origine tirés par de petites locomotives à vapeur qui ne pouvaient pas gravir des pentes trop fortes, surtout pour les trains de marchandises. Le tracé de la voie unique serpentait souvent à travers champs pour éviter les raidillons. Une voie unique coûtait moins cher mais exigeait des points de croisement, ce qui ne facilitait pas l’exploitation de la ligne.

(3) Vossem fut rattachée à Tervuren lors de la fusion des communes survenue en 1977.

(4) La GESTAPO ne s’intéressait pas aux petits « smokkelaars », laissant ce « travail » à des contrôleurs belges qui étaient au service de l’occupant. Ces contrôleurs n’auraient d’ailleurs pas osé affronter leurs victimes à cet endroit et surtout dans l’obscurité.

Le mot « smokkelaar », adopté dans tout le pays et prononcé »smokkelère » à la bruxelloise, désignait à l’origine les contrebandiers, en particulier ceux actifs à la frontière belgo-hollandaise.

M.C.