Tervuren Info

  • Augmenter la taille
  • Taille par défaut
  • Diminuer la taille

L’histoire de la nectarine

L’histoire de la nectarine

Je suis italienne de naissance. Mon père était agronome de formation. Un grand rêveur sans aucun sens pratique, ni commercial (comme mon grand- père qui tenait le registre de sa comptabilité professionnelle et privée disait toujours). C’était un homme qui n’avait pas les pieds sur terre, ajoutait doucement mais mélancoliquement, ma mère, une femme très raffinée, toujours habillée comme si elle devait se rendre au grand bal, détestait la vie à la campagne.

Toute petite déjà, j’étais influencée par ces deux opinions familiales qui justifiaient le comportement de mon père. Aujourd’hui je peux dire que mon père était un rêveur sans bassesse, un homme poli sans servilité, un actif sans fébrilité ne s’abandonnant pas au simple souvenir du « déjà réalisé ». Il vivait avec l’envie de l’innovation, dépourvu de sens pratique, peut-être, mais c’était un grand « chercheur ». 

Nous vivions à la campagne dans une énorme villa dont l’intérieur était soigné, entretenu, et splendide comme ma mère le voulait. La maison était entourée d’un énorme jardin, toujours au « naturel » ; je devrais dire pas cultivé. La campagne dont mon père s’occupait semblait un jardin ouvragé comme des bibelots et notre jardin un mal-aimé.

Ma mère aurait voulu avoir, comme en Angleterre, le « front-garden » avec des plantes ornementales, le « kitchen garden » destiné aux plantes potagères…

Et lorsque, avec quelques soupirs, elle exprimait son désespoir - normalement c’était à table, quand elle présentait des plats d’un raffinement que je ne suis jamais parvenue à égaler – mon père plaidait : « Même le Roi Soleil aimait le potager. On dit qu’il ratissait pendant des heures la terre de Versailles sous le regard attentif de Jean-Baptiste de La Quintinie chargé des soins des potagers royaux. »

Il nous parlait aussi des potagers cultivés par les Moines du Moyen-Age, qui avaient su mêler fleurs et plantes comestibles et trouver ainsi des liqueurs telles comme le « Centerbe » dont les propriétés étaient magiques ou presque miraculeuses, et les anecdotes se succédaient… au point que je pourrais remplir des pages et des pages.

Il portait une attention très grande à la culture de la vigne et de la pêche.

Il y avait des pêchers qui attiraient l’attention des photographes de l’époque, fait plutôt rare dans domaine agricole. Au printemps une étendue de rose à perte de vue, plus tard des gros fruits, comme les grosses boules sur l’arbre de Noël, d’une couleur semblable à celle des joues des enfants qui reviennent d’une course à pied !

Nous sommes à la moitié du siècle dernier et mon père loue ou achète - nous n’en savons pas grande chose - un terrain le long du fleuve Piave (Italie, province de Treviso, dans la région Vénétie). Le sol est humide mais bien drainé. Il fait des essais de greffe de prunier sur pêcher, et vice-versa, de pêcher sur prunier et vice-versa, etc … Une vingtaine d’arbres au maximum.

C’est une recherche qu’il fait avec un ami pépiniériste. L’expérience réussit.

Il obtient un arbre plus délicat à cultiver que celui de la pêche. Il a créé la nectarine, ce nouveau fruit coloré, doux et lisse dont le noyau se détache de la pulpe !

Il pense alors à breveter cet important résultat au Bureau « des Brevets » à Berlin. Il en parle à ma mère, laquelle comme toujours a exprimé son scepticisme. En effet, elle ne comprendra pas pourquoi chercher un endroit si loin de la maison, ni les secrets qui entouraient cette expérience !

Mon père prépare le dossier… Il retourne avec un photographe sur le terrain mais… lorsqu’il arrive sur place, il croit - il nous l’a répété souvent - mourir d’un infarctus. Plus aucun arbre ! « On » les avait déracinés et emportés la nuit.

Le ou les voleurs ont eu le reflexe malin de ne pas vendre les nouvelles plantes toutes ensemble à un seul producteur Ce fut impossible de les retrouver. Ce fut impossible de savoir quoi que ce soit.

Quelques années plus tard dans différents marchés (même à l’étranger) la nectarine fera son apparition.

La tristesse et le silence de mon père me portent aujourd’hui à penser à un récit d’Oscar Wilde. Il raconte l’histoire d’un pêcheur qui, chaque soir, décrivait aux habitants de son village les charmes d’une sirène imaginaire. Un jour, il rencontra une « vraie » sirène. Depuis ce jour, il n’eut plus rien à raconter…

La passion est souvent orgueil ?

Ma mère ne voulut jamais, sa vie durant, goûter une nectarine.

Je n’ai jamais écrit ni raconté cette histoire vraie parce que pour ma famille, ce vol était ressenti comme une énorme moquerie vis-à-vis du savoir de mon père.

Cette histoire m’est revenue à l’esprit lorsqu’une amie, l’écrivain Annalisa Bari, m’a parlé d’un vol d’oliviers centenaires, vol commis tout récemment dans une Masseria (ferme) dans les Pouilles, durant la nuit !

Dans ce jardin englouti - où le soleil va mourir et sa mort n’est pas flamboyante- viennent englouties aussi les victimes de ce mirage et elles vont dormir à jamais !

Maria Fornasier